Il était une fois, Kona

4h45 le matin. Il fait noir à Kailua-Kona, Hawaii. Habillée, prête à partir, mon cœur bat déjà à toute vitesse. Dans la voiture s’empilent les amis fébriles. Et sur le siège avant du passager, l’athlète est enfermé dans sa bulle, prêt. Les rues défilent, désertes au tout début, puis de plus en plus bondées jusqu’à devenir impraticables. Nous avançons alors à pieds, entourés de centaines de gens qui ont tous les émotions à fleur de peau. La musique, les arches et les drapeaux, les discours dans toutes les langues imaginables, tout contribue à créer un atmosphère presque irréel. Arrive le moment où nous ne pouvons continuer plus loin. C’est l’instant du dernier «bonne chance» accompagné d’une accolade malhabile. En fait, la chance n’a rien à y voir mais les mots nous manquent. Autour de nous, d’autres familles, d’autres amis se disent au revoir. Le cœur gros, je regarde partir notre athlète, seul et concentré. Il disparaît parmi les meilleurs compétiteurs venus de 68 pays à travers le monde. À partir d’ici, c’est André contre le mythique parcours du Championnat du monde Ironman de Kona. J’ai peine à croire que j’y suis aux premières loges. J’ai le visage plein de larmes, des gouttes de fierté liquide…

Le jour se lève sur une journée hawaiienne magnifique. Les cérémonies traditionnelles d’ouverture sont à la fois simples et touchantes. Je sais que je suis sur le point d’assister à un événement qui va me bouleverser. Debout sur un muret de pierres volcaniques longeant la baie, je regarde l’immensité de l’océan et les hautes vagues qui frappent le rivage sans répit. Un peu plus loin, les athlètes font leur entrée dans l’eau. Je ne peux m’empêcher d’avoir la gorge nouée de savoir que parmi ces centaines de petits casques bleus, il y en a un porté par celui que nous attendrons impatiemment au fil d’arrivée. Ils ont l’air minuscules et fragiles dans cette mer qui semble déterminée à leur faire la vie dure. Le canon retentit, mon cœur saute un battement, et la surface s’agite jusqu’à ressembler à un énorme banc de poissons frétillants. Ils sont partis. Ils sont plus de 2000 à espérer voir l’arche ultime en sachant que les heures à venir les mettront à l’épreuve, sachant surtout que ce n’est pas seulement du difficile parcours qu’ils auront à triompher mais aussi d’eux-mêmes.

Nul besoin d’avoir déjà participé à un triathlon pour être en mesure de comprendre l’ampleur de la journée qui attend les triathlètes à Kona. Au menu : 3.9km de nage dans l’exigeant Océan Pacifique, enchaîné de 180km de vélo sur des routes désertes sans ombrage, à la merci des vents violents, et pour terminer, 42.2km de course à pied en quasi solitude avec le soleil ou dans le noir total, selon la rapidité de chacun. Certains prendront 9 heures pour compléter l’énorme défi, d’autres utiliseront presque chacune des 17 heures maximales allouées, et quelques uns repartiront le cœur et le corps brisés sans avoir pu atteindre le but ultime. Cruel ? Peut-être. Mais c’est ce qui rend l’exploit de ceux qui finissent encore plus grandiose. On triomphe sans gloire quand on a vaincu sans péril. Je fais partie des milliers de supporteurs qui ont été les témoins privilégiés de la persévérance et du triomphe de ces athlètes. J’ai vu la victoire de l’esprit sur la matière, ce que le corps est capable d’accomplir quand c’est le cœur prend le contrôle.

Difficile d’essayer de décrire mes émotions lorsqu’un peu plus de 10 heures après le coup de canon, Mike Reilly s’écriait « André Alie, You Are an Ironman ! » Peut-être que la meilleure image serait une bouteille de champagne bien brassée dont le bouchon finit par sauter sous la pression ! Les mains en feu d’avoir applaudi, les yeux irrités d’avoir pleuré et la gorge éraillée d’avoir tellement crié tout la journée, c’est comme ça que j’ai su que j’avais tout donné pour encourager un homme extraordinaire qui ne méritait rien de moins. Je ne saurai jamais ce qu’on ressent sur le parcours pendant toutes ces heures d’efforts, mais ce que j’ai vu, entendu et vécu sur les trottoirs restera gravé dans ma mémoire pour toujours. Je manque d’adjectifs assez puissants pour égaler la grandeur des émotions entassées dans mon cœur gonflé de fierté. Ce qui me reste maintenant revenue à la maison, c’est un sourire accompagné d’un frisson qui refait surface chaque fois qu’une image de cette journée me revient en tête. Il y a de ces expériences qu’il faut vivre pour en saisir l’ampleur démesurée. Kona est un endroit qui ouvre une porte dans l’âme. Un endroit qui te permet de comprendre qu’il faut puiser dans sa fragilité pour réaliser combien on est fort.

La vie est extraordinaire. Ma vie est extraordinaire.

Il me reste beaucoup de chose à voir et à faire. Mais je peux maintenant, grâce à André envers qui je serai toujours reconnaissante, mettre un petit crochet à côté de :

« Assister live au Championnat du Monde Ironman de Kona ». Check !

Hawaii, je t’ai dit au revoir, mais certainement pas adieu.

Aloha & Mahalo

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A propos agirlrunning

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2 commentaires pour Il était une fois, Kona

  1. Marie-Dominique dit :

    Et voilà! Je pleure, c’est si bien écrit que je mis suis transporté à Hawaï. Bravo à tous les champions qui participer à cette compétition! xx

  2. Isa dit :

    Très beau texte. Bravo!

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